- Un village où tout tournait autour de la place
- Les vendanges, le plus beau moment de l’année
- La messe, le baeckeoffe et la Fête-Dieu
- L’école, l’instituteur et la cour de récréation
- La salle de classe
- La récréation de 10 heures
- Quand le bus et l’automobile ont changé le village
- Le conseil municipal et les pavés
- Le salon de coiffure, la radio et l’annonce de la guerre
- De l’annexion de 1940 à l’incorporation de force
- Qui étaient les Malgré-Nous ?
- Qu’est-ce qu’une plume Sergent-Major ?
- Pourquoi le baeckeoffe cuisait-il chez le boulanger ?
- Comment recevoir L’Enfer du Miroir ?
- Ce qu’il faut retenir
- Pour aller plus loin
- L’Enfer du Miroir en livre audio
Comment vivait-on dans un village alsacien avant 1943 ?
Avant la guerre, un village viticole alsacien vivait au rythme de l’école, de la messe du dimanche, des vendanges et de sa place centrale. Tout bascule en juin 1940 : l’Alsace est annexée de fait par l’Allemagne nazie, le français est interdit, puis à partir d’août 1942 les jeunes gens sont incorporés de force dans l’armée allemande. Environ 130 000 Alsaciens et Mosellans ont connu ce sort.
- Quatre figures tenaient le village : l’instituteur, le curé, le maire et le coiffeur.
- Le bus, l’automobile puis la radio ont ouvert le village sur le monde avant 1940.
- Les garçons nés vers 1926 avaient 17 ans quand on est venu les chercher en 1943.
Il avait 17 ans en 1943. Avant d’être emmené de force vers le front de l’Est, il a grandi dans un petit village alsacien blotti contre les Vosges. Voici ses souvenirs, tels qu’il nous les a confiés, pour que ses enfants et les vôtres sachent ce qu’était cette vie-là.
Un village où tout tournait autour de la place
Le village compte environ 1 000 habitants en 1939. L’école se dresse au centre, près de la mairie et de la grande place. En dehors des entrées et sorties de classe, le silence règne : c’est la vigne qui occupe toute la communauté. Quatre personnages donnent le ton de la vie quotidienne.
rôlés contre leur volonté, envoyés pour la plupart sur le front de l’Est, souvent perçus avec méfiance à leur retour. Leur histoire reste l’une des pages les plus douloureuses de la mémoire alsacienne et mosellane.
| Personnage | Son rôle dans le village | Ce qu’en retient le témoin |
|---|---|---|
| L’instituteur | Enseigne, tient le lien avec les familles par le cahier de devoirs | Respecté, souvent aimé, redouté pour sa longue règle en bois |
| Le curé | Dit la messe, organise la Fête-Dieu, gère la salle des fêtes, les scouts et la gymnastique | Indulgent avec les enfants de chœur, heureux lors des concours entre villages |
| Le maire | Administre la commune, préside le conseil municipal | Plus grand viticulteur du village, « métronome » des vendanges |
| Le coiffeur | Tient le salon face à la mairie, lieu de passage et de conversation | Le père du témoin, dont le salon devient le poste d’écoute de la guerre |
Ces repères croisent un souvenir personnel et la chronologie général
Les vendanges, le plus beau moment de l’année
Le maire était le plus grand viticulteur du village. De la fin de l’été au mois d’octobre, c’est lui qui donnait le rythme des récoltes : le bruit des carrioles qui apportaient les grappes aux pressoirs, les commentaires sur la qualité du raisin, et les pauses casse-croûte au pied des vignes, avec le bon pain, le lard fumé, les saucisses, le fromage et le vin.
En 1940, on foulait encore le raisin dans les cuves. Pieds nus, hommes et femmes en short écrasaient les grappes en dansant, en chantant, en riant. Les premières gorgées de jus revenaient aux cueilleurs.
À la fin des vendanges, c’était la fête. Tout le village allait de viticulteur en viticulteur, au son de l’accordéon. On mangeait, on riait, on dansait jusqu’au petit matin.
La messe, le baeckeoffe et la Fête-Dieu
Nous étions souvent très nombreux à servir la messe, et notre curé fermait les yeux sur nos petits larcins. Le plus classique, lors de la préparation de la communion, consistait à remplacer le vin par de l’eau, ou même par un alcool fort. Cela nous faisait beaucoup sourire.
Le dimanche, tout le village allait à la messe. Avant de partir, on déposait chez le boulanger une grande terrine en terre cuite, que l’on récupérait à la sortie, bien cuite dans le fournil : le baeckeoffe, avec ses trois viandes (bœuf, agneau, porc), ses pommes de terre, ses légumes et son vin blanc.
Pour la Fête-Dieu, tout le village récoltait des feuilles et des fleurs de toutes sortes. Le dimanche venu, habitants et enfants en couvraient les rues sur le passage de la procession. Une fête pleine de couleurs, de musique et de prières, qui mobilisait le village plus encore que Noël.
Notre curé s’occupait aussi de la salle des fêtes et des scouts. La gymnastique comptait alors parmi les sports les plus populaires en France, et la plupart des enfants faisaient partie du club. Les concours entre villages étaient légendaires et se terminaient toujours par un grand repas, de la musique et de la danse. Une vie simple, mais très belle.
L’école, l’instituteur et la cour de récréation
À cette époque, l’instituteur faisait partie, comme le maire, le curé, le bistrotier et le coiffeur, des personnages les plus importants du village. Il était respecté et souvent aimé de ses élèves.
Chaque semaine, les parents devaient signer le cahier de devoirs, où l’instituteur notait ses remarques. C’était le seul lien entre l’école et la famille. Je le signais souvent à la place de mon père, ou je le lui faisais signer quand il partait travailler sans avoir le temps de le lire. Cela me valait une gifle quand les remarques étaient mauvaises.
La salle de classe
Venez avec moi, je vais vous montrer ma classe. La moitié haute de la porte était vitrée : de temps en temps, le directeur passait discrètement et nous lançait un clin d’œil. La salle était très grande, sous de hauts plafonds. Au fond, un grand mur portait les portemanteaux, chacun à sa place, toujours la même.
Nous étions 27. Les tables de deux élèves s’alignaient les unes derrière les autres, avec un plateau en pente que l’on soulevait pour ranger le cartable. En haut de la table, l’encrier était toujours à droite, car il était interdit d’écrire de la main gauche. Nous écrivions au porte-plume, avec une plume Sergent-Major, et l’indispensable buvard à côté.
Nous portions tous la même blouse grise, comme l’instituteur. Il restait rarement derrière son bureau surélevé : il circulait dans les rangs avec sa longue règle carrée en bois. Gare à celui qui bavardait. Main tendue, doigts serrés, il recevait un coup de règle qui faisait mal. Près du bureau, le poêle sentait bon le bois en hiver. Dans de grands meubles dormaient les cartes de géographie, de grandes plaques de carton épais d’environ 1,50 m de côté.
La récréation de 10 heures
La cour était divisée en deux, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, séparés par une longue rangée de pieux métalliques. C’est là que nous passions les meilleurs moments : d’abord pour jouer, plus tard pour parler aux filles à travers la palissade.
Chaque matin à 10 heures, la paysanne du village nous attendait avec une très grande casserole de bon lait chaud. Un régal pour nous qui n’en avions pas souvent à la maison. Ensuite, chacun sortait son sac de billes et ses belles agates en verre, pendant que d’autres jouaient aux osselets, à la marelle ou au ballon prisonnier.
Quand le bus et l’automobile ont changé le village
Un jeudi, jour sans école, un autobus s’est arrêté sur la place de l’église. Notre village était le dernier avant la montagne. Le chauffeur venait annoncer au maire qu’il passerait tous les samedis pour un aller-retour vers Colmar, la grande ville. Ses roues étaient presque aussi grandes que moi. Pendant qu’il était à la mairie, il nous a laissés monter. C’était la première fois que j’entendais le mot bus. Je me suis assis sur le siège à côté du sien et, par la grande vitre, je dominais la route comme lui.
Jusque-là, il fallait faire 5 km à vélo pour prendre le train à la gare. Désormais, le bus venait nous chercher, et bientôt plus souvent. Un samedi, notre voisin a pris le bus avec mon père et moi pour aller acheter une voiture. « C’est quoi, une voiture ? » ai-je demandé. « Une façon de se déplacer », m’a répondu mon père. Au retour, tout le village entourait sa Traction Avant Citroën.
Très vite, une autre voiture est arrivée, puis une autre. Le bruit des moteurs, le grincement des freins et l’odeur ont bouleversé la tranquillité du village. Et nous, les enfants, avons perdu notre place pour jouer.
Le conseil municipal et les pavés
Le passage des voitures et du bus creuse bientôt des trous dans le sol en terre de la place et des rues. Pour la première fois, le conseil municipal doit voter un gros budget.
Un conseiller proposait de mettre des pierres. Le maire répondit que des cailloux ne résoudraient rien, et qu’au contraire le bruit et la poussière seraient pires. Un autre, qui allait souvent à Colmar, avait vu des rues pavées : les Colmariens avaient sûrement connu ce problème avant nous.
Beaucoup d’habitants sont allés voir ces fameux pavés. Chacun pensait aux jours de pluie, à la boue, aux trous et à la poussière. À la fin des travaux, avec ses pavés roses et ses maisons à colombages, le village était devenu splendide. À partir de ce jour, l’argent et les dépenses se sont invités à chaque réunion du conseil.
Le salon de coiffure, la radio et l’annonce de la guerre
Le salon de mon père, en face de la mairie, était grand et beau, avec ses deux grandes glaces et ses deux fauteuils neufs. Beaucoup de clients venaient des villages voisins, laissaient leur vélo au porte-vélos et faisaient une promenade après leur coupe.
Nous sommes en 1939. J’ai 13 ans et je travaille au salon le jeudi et pendant les grandes vacances, comme depuis l’âge de 8 ans. Je ramasse les cheveux, je tends leur manteau aux clients et je reçois la petite monnaie, qui file dans ma boîte en bois, ma tirelire.
Mais les rumeurs ne sont pas bonnes. En attendant leur tour, les clients parlent de l’Allemagne, de la Pologne, des menaces de guerre. Un jour, le maire entre, affolé : « C’est la guerre, je viens de l’apprendre ! » Mon père court acheter une radio à la boutique voisine. Bientôt, même ceux qui ne sont pas clients viennent passer des heures à écouter les nouvelles.
En 1940, quand le général de Gaulle parle depuis Londres, c’est le silence complet dans le salon. Tout le monde écoute cette voix venue de si loin. Nous ne le savions pas encore, mais quelque chose de terrible allait arriver dans notre village.
De l’annexion de 1940 à l’incorporation de force
En juin 1940, l’armée française est défaite en quelques semaines. L’Alsace et la Moselle ne sont pas simplement occupées : elles sont annexées de fait par le IIIe Reich, sans aucun traité, et soumises à une germanisation brutale. Le témoin raconte comment elle s’est installée dans son village.
Le lendemain matin, les soldats étaient sur la place. Ils allaient de maison en maison et ordonnaient aux habitants de se rassembler. Un officier qui parlait un bon français, encadré de deux mitrailleuses, annonça que l’Alsace devenait allemande sur-le-champ. Il demanda qui était le maire et partit avec lui à la mairie.
Quelques jours plus tard, toutes les plaques de rues avaient changé, les enseignes des commerçants avaient disparu, et des soldats lourdement armés gardaient les quatre routes du village. Des femmes en uniforme remplaçaient les employés français et commençaient le recensement. Parler français était désormais interdit. Petit à petit, le village était germanisé. La Résistance ne pouvait pas grand-chose, mais elle agissait en secret.
Un jour, deux camions, des soldats et quatre mitrailleuses bloquèrent de nouveau les sorties du village. Cette fois, ils venaient chercher tous les jeunes, par la force. J’en faisais partie. Qu’allaient-ils faire de nous ?
Frise : le village face à l’histoire
este l’une des pages les plus douloureuses de la mémoire alsacienne et mosellane.
| Période | Au village | Dans l’histoire |
|---|---|---|
| Avant 1939 Le témoin a moins de 13 ans. Il aide au salon de son père depuis l’âge de 8 ans. | Un village viticole de 1 000 habitants au pied des Vosges. L’école, la messe du dimanche et les vendanges rythment l’année. Un bus relie désormais la place à Colmar chaque samedi, les premières voitures arrivent et la place est pavée. | L’Alsace et la Moselle sont redevenues françaises en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale. |
| Septembre 1939 Le témoin a 13 ans. | Le maire entre au salon de coiffure et annonce la guerre. Le père du témoin achète aussitôt une radio : le salon devient le lieu où tout le village vient écouter les nouvelles. | Après l’invasion de la Pologne, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939. Les communes proches du Rhin et Strasbourg sont évacuées. |
| Juin 1940 Le témoin a 14 ans. | Silence complet dans le salon quand parle le général de Gaulle depuis Londres. Quelques jours plus tard, les soldats allemands rassemblent les habitants sur la place et un officier annonce que l’Alsace devient allemande. | Appel du 18 juin 1940, armistice le 22 juin. Mi-juin, les troupes allemandes entrent à Colmar et à Strasbourg. |
| 1940 à 1942 Le témoin a entre 14 et 16 ans. | Plaques de rues remplacées, enseignes des commerçants retirées, routes du village gardées par des soldats armés. Des employées allemandes en uniforme prennent la place des agents français et procèdent au recensement. | L’Alsace et la Moselle sont annexées de fait par le IIIe Reich, sans traité. Le français est interdit, les noms de lieux et de personnes sont germanisés. |
| 1942 et 1943 Le témoin a 17 ans en 1943. | Deux camions et des mitrailleuses bloquent à nouveau les sorties du village : les soldats viennent chercher les jeunes par la force. Le témoin en fait partie. Un train l’emmène vers le front de l’Est. | En août 1942, le Reich impose l’incorporation de force des jeunes Alsaciens et Mosellans dans l’armée allemande. Environ 130 000 hommes sont concernés. |
Ces repères croisent un souvenir personnel et la chronologie générale.
Ces jeunes gens sont ceux que l’on appellera les Malgré-Nous : enrôlés contre leur volonté, envoyés pour la plupart sur le front de l’Est, souvent perçus avec méfiance à leur retour. Leur histoire reste l’une des pages les plus douloureuses de la mémoire alsacienne et mosellane.
Qui étaient les Malgré-Nous ?
Ce sont les Alsaciens et les Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande à partir d’août 1942, après l’annexion de fait de leur région en 1940. Environ 130 000 hommes ont été concernés, et plusieurs dizaines de milliers ne sont jamais revenus.
Qu’est-ce qu’une plume Sergent-Major ?
C’est une plume métallique à bec fin, très répandue dans les écoles françaises de la première moitié du XXe siècle. Elle se fixait sur un porte-plume et se trempait dans l’encrier de la table, d’où l’usage du buvard pour éviter les taches.
Pourquoi le baeckeoffe cuisait-il chez le boulanger ?
Peu de foyers disposaient d’un four assez grand pour une longue cuisson. On déposait la terrine chez le boulanger avant la messe du dimanche, et le plat mijotait dans la chaleur du four à pain jusqu’à la sortie de l’office.
Comment recevoir L’Enfer du Miroir ?
Le livre audio et le livre numérique sont envoyés par email juste après le paiement, sans frais de port. Une version anglaise du livre numérique existe sous le titre Beyond the Mirror.
Ce qu’il faut retenir
Avant 1940, la vie d’un village alsacien tenait à peu de choses : une école, une église, une place, des vendanges et quelques figures que tout le monde respectait. En trois ans, l’annexion puis l’incorporation de force ont arraché à cette vie simple toute une génération de garçons. Recueillir et transmettre leurs souvenirs, c’est leur rendre la parole que la guerre leur a confisquée.
L’Enfer du Miroir en livre audio
Le destin de Nesti, Malgré-Nous revenu du front le visage détruit, raconté à voix haute.
• Quatre heures d’écoute, quinze chapitres
• Lu par le comédien David Le Roch
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