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Les Gueules Cassées : l'histoire de l'association qui a rendu leur dignité à des milliers de soldats défigurés
De 1914 à 1918, la Première Guerre mondiale fait rage. Des milliers d'hommes reviennent défigurés du front. Mais pour eux, la guerre ne s'arrête pas à leur retour ni à l'armistice. Elle continue dans le regard des autres, dans les couloirs des hôpitaux. Dans le silence des familles qui ne savent pas comment les regarder.
C'est de cette réalité qu'est née l'une des associations les plus remarquables et les plus méconnues de France : l'Union des Blessés de la Face et de la Tête (UBFT). On la connaît surtout sous le nom des Gueules Cassées.
1916 : Albert Jugon, le miraculé qui refuse de se taire
Albert Jugon a 25 ans en septembre 1914, quand un obus lui arrache le visage. Cet homme sans figure humaine refuse pourtant de disparaître. Il est habité par une idée simple et révolutionnaire. Rassembler les blessés de la face pour qu'ils puissent se retrouver, partager et ne plus être seuls.
En 1916, il crée une amicale. Des manifestations, des fêtes, des spectacles sont organisés pour eux. Pour la première fois, ces hommes défigurés ont un lieu où ils n'ont pas à se cacher.
1919 : une rencontre dans les rues de Paris qui change tout
La guerre vient de finir. Albert Jugon croise par hasard Bienaimé Jourdain dans Paris. Lui aussi a été blessé au visage. Un café, une conversation, l'envie de se revoir. De cette rencontre improbable, naît quelque chose de bien plus grand.
Sous l'impulsion de Bienaimé Jourdain, l'amicale se développe dans toute la France. Des bals, des repas, des fêtes sont organisés partout dans l’Hexagone. Les recettes, additionnées aux dons, apportent rapidement des ressources considérables. En quelques années, 4 000 familles en font partie.
1921 : le colonel Picot et la naissance officielle des Gueules Cassées
Un civet de lapin qui change l'histoire
C'est au Val-de-Grâce qu'Albert Jugon et Bienaimé Jourdain rencontrent le colonel Yves Picot. Il a entendu parler de l'amicale et veut en savoir plus. Sa maturité et son sens des responsabilités leur inspirent immédiatement confiance.
« Nous devons faire beaucoup plus. La misère de ces pauvres anciens soldats demande bien plus que de simples fêtes, déclare le colonel Picot.
- Mon colonel, vous allez venir à la maison. Maman va nous faire un bon civet de lapin, et nous en parlerons » suggère Albert Jugon.
C'est autour de ce repas que naît l'idée d'une association loi 1901. En 1921, l' Union des Blessés de la Face (UBF) voit le jour. L’UBF deviendra UBFT dans les années 1980 par la fusion avec la Fédération Nationale des Trépanés et Blessés de la Tête (FNTBT).
Yves Picot en est le premier président.
Albert Jugon devient le trésorier.
Bienaimé Jourdain est désigné secrétaire général.
L'anecdote qui donne son nom à l'association des Gueules Cassées
Un jour, le colonel Picot souhaite se rendre à un événement réservé aux blessés de la face. Il a oublié son invitation. Le garde lui refuse l'entrée.
« Vous ne voyez pas que je suis une gueule cassée comme eux ? De plus… colonel ! »
C'est de cette mésaventure que l'association tire définitivement son nom : Les Gueules Cassées.
« Sourire quand même » : le combat politique et financier du colonel Picot
Le colonel Picot ne se contente pas d'organiser des fêtes. Il se bat. Lorsque le gouvernement menace de fermer les services hospitaliers, il agit. En tant que député de la Gironde, il se rend en personne voir le Président de la République. Il remet les choses en place.
Expert-comptable de formation, Albert Jugon a géré jusqu'au moindre centime l'immense fortune de l'UBF, issue :
des dons,
des recettes des fêtes,
des combats de boxe, sport alors très prisé des Français.
Parmi les boxeurs qui soutiennent la cause des Gueules Cassées figure Eugène Criqui, surnommé « Gégène Gueule cassée ». Blessé à la mâchoire pendant la bataille des Éparges, une plaque de fer remplace son os fracassé. Contre toute attente, il reprend la boxe et devient champion du monde des poids plumes en 1923.
L'argent accumulé est redistribué aux familles les plus pauvres. Il sert aussi à financer les pensions des anciens soldats.
En 1926, l'association fait l’acquisition du Château de Moussy-le-Vieux et ses 43 hectares. Le colonel Picot a toujours souhaité une grande maison pour que les gueules cassées puissent se retrouver. Un lieu de vie et de travail où les plus mutilés peuvent vivre dans la dignité, à l'écart du regard des autres. Avec comme objectif, se réinsérer socialement et professionnellement.
Une riche Américaine, Mme Strong, cherche son fils qu'elle croyait mort au combat. Elle le retrouve vivant dans un hôpital. Sa reconnaissance est immense : elle fait à l'UBF un don équivalent au prix du château.
Toute sa vie, Yves Picot inculque à son équipe la valeur du bénévolat, avec cette devise devenue emblématique :
« Sourire quand même »
1933 : quand les Gueules Cassées inventent la Loterie Nationale
En 1933, l'État français s'inspire des tombolas, notamment « La Dette », organisées par Les Gueules Cassées. Il crée la Loterie Nationale. Le colonel Picot saisit l'occasion et obtient en 1935 l'autorisation d'en émettre des dixièmes, plus abordable au grand public, pour financer les actions de l'UBF.
La diffusion de la Loterie nationale au travers des dixièmes connaît un grand succès jusqu’aux années 1960, où elle commence à décliner, concurrencée par le tiercé.
1976 : les Gueules Cassées créent le Loto
Les Gueules Cassées recherchent un nouveau jeu pour perpétuer leur œuvre. Ils proposent en 1975 au premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, de créer le Loto, sans participation financière de l’Etat.
L’association met à disposition une parcelle de son Domaine de Moussy-le-Vieux pour construire le premier centre informatique du Loto dont le 1er tirage a lieu le 19 mai 1976.
Fin 1979, le succès du Loto est tel que l’Etat décide la création d’une société d’économie mixte, devenue La Française des Jeux United. Les Gueules Cassées détiennent aujourd’hui 10,1 % du capital de FDJ United.
En 2021, l’association des Gueules Cassées cède le Domaine de Moussy-le-Vieux à un groupe hôtelier.
Les Gueules Cassées aujourd'hui : toujours au service des blessés de la face
Plus d'un siècle après sa fondation, l'UBFT poursuit son œuvre avec la même exigence.
Accueil des blessés atteints de stress de syndrome post-traumatique Maison ATHOS dédiés.
Soutien juridique pour la reconnaissance du droit à réparation par des pensions militaires d’invalidité.
Aide social au profit des membres de l’association (militaires, gendarmes, policiers, pompiers, douaniers, personnels pénitentiaire, tous blessés en service à la face ou à la tête que la blessure soit physique ou psychique).
Financement de la recherche en matière de chirurgie maxillo-faciale au travers de leur Fondation des Gueules Cassées créées en 2001 en reconnaissance de tout ce que le monde médical a fait pour leur redonner un visage.
Les Gueules Cassées ne peuvent ni ne doivent rester dans l'ombre.
Le livre L'Enfer du Miroir et les Gueules Cassées
L'histoire des gueules cassées ne s'arrête pas à la Grande Guerre. La Seconde Guerre mondiale a elle aussi fabriqué des hommes défigurés. Parmi eux, le personnage principal du livre L’Enfer du Miroir : Nesti, un jeune Alsacien enrôlé de force dans l'armée allemande en 1943. Il rentrera le visage arraché par une balle explosive.
Comme Albert Jugon avant lui, Nesti devra apprendre à vivre marqué à jamais. À affronter le regard des autres. À trouver un chemin vers la dignité. C'est son histoire vraie que Jean-Pierre Gonzales raconte dans son livre, aujourd’hui disponible en version audio et livre numérique.
Écoutez ci-dessous la genèse des Gueules Cassées :